Éric Antoine



Éric Antoine photo Black Mirror Givors
À la Mostra de Givors, Givors

« Black Mirror », c’est le nom donné à la fine couche argentée, sombre et brillante, qui se dépose sur les bouteilles en verre lorsqu’elles sont remplies de nitrate d’argent.
C’est la magie du médium photographique mis en lumière dans l’installation Kennedy.
« Black Mirror », c’est aussi le titre d’une des photographies d’Éric Antoine. Celle qui représente un miroir ancien, dans lequel plus rien ni personne ne pourra plus se refléter.
« Black Mirror », c’est l’absence de reflet, du double, de l’être aimé.
« Black Mirror », c’est la suite logique et méthodique de la série « Ensemble seul ».
C’est une étude, un travail de recherche, d’investigation thérapeutique. Une quête personnelle.
Après « Frénésie du silence » et « Ensemble Seul », « Black Mirror » est un oxymore de plus.
Dans le jardin d’Éric Antoine, la nature est calme, immuable. Les arbres sont couchés, désolés. Les branches sont cassées. Au milieu, un arbuste, seul, montre le chemin de la survivance. Les corps y sont paisibles, étendus dans l’herbe, les paumes tournées vers le ciel et les visages enfouis sous les pierres. Dans la maison, la lumière du jour se pose délicatement sur les meubles anciens, les fauteuils et le plancher. Dans un univers intime, fait de cuir et de bois, les hommes posent, de dos. Les regards se détournent, se cachent. Les bras se croisent, les corps se recroquevillent.
Et puis le manque impose son rythme et le huis-clos s’installe. La folie guette. Alors, pour ne pas se perdre, il faut s’accrocher à un passe-temps, se raccrocher à un idéal.
Pendant plus de cinq ans, Éric Antoine se confronte aux lieux de l’absence et se consacre avec rigueur et austérité au collodion humide. Cette technique ancienne, dont il aime les contraintes et la perfection du résultat, est chronophage.
Elle lui demande tout son temps et tout son espace. Elle lui permet de s’astreindre à une seule pratique, de répéter inlassablement les mêmes gestes. Le collodion humide suggère un art individualiste, sans intermédiaire. Quand être seul devient une force. En maîtrisant toute la chaîne de production, de la préparation à l’encadrement final, il peut s’affranchir de la dépendance des tiers - tireurs, retoucheurs, fournisseurs - il fabrique tout lui-même et s’isole. Les contraintes admises du médium, sont vécues comme une liberté. Même un modèle peut être remplacé par un arbre ou un meuble
car son intérêt formel réside d’abord dans sa capacité à recevoir la lumière et à matérialiser une sensation, une pensée.
Grâce à ses ambrotypes, une rencontre entre le monde visible et les traces du souvenir devient possible. Dans un mélange de transparence et d’opacité, ces images nous content l’histoire d’un monde qui semble abandonné de Dieu, dont s’échappe doucement un sentiment de doute et de solitude. Tel un romantique, Éric Antoine, rapproche les égarements de la nature des tourments de son âme. Il ne veut plus servir les valeurs esthétiques, morales et sociales d’une société consommatrice et fait de sa maison un refuge, un espace de liberté dont la lourde clé, est précieusement gardée sous une cloche de verre. L’objet est précieux, sacralisé au yeux de tous.

Avec ce symbole, l’artiste évoque son attachement à ce lieu, qui dictera toutes ses photographies. Il veut en fixer l’atmosphère. Unies et liées par cet endroit, les photographies racontent une histoire commune. Sa maison et son jardin deviennent la scène de toutes les représentations, le lieu de l’imaginaire et du souvenir. Pour lui, c’est un idéal de vie, un paradis sur terre. Un paradis où les anges s’incarnent en jeunes et belles femmes. Insouciantes vestales qui, grâce à leurs corps célestes, combattent vaillamment l’usure du temps. Ces figures angéliques s’opposent aux personnages masculins, sombres et maléfiques.
Cette dichotomie entre les sexes prenait corps lors de l’exposition Ensemble Seul, une pièce blanche était réservée aux nus féminins et une pièce noire à ses portraits masculins. Mais cette nudité n’est pas érotique, elle permet d’accéder à une
neutralité, aux symboles - tels que l’innocence ou l’insouciance - et à l’intemporalité des images, car même si l’artiste aime jouer avec les anachronismes, il ne supporte pas l’idée d’être rétrograde. Le collodion humide est un outil ancien au service de la modernité, et non l’inverse.
Au détour d’une main ou d’un dos féminin apparaît son goût pour la simplicité. Ces photographies fragmentaires explorent la beauté. Celle du geste et du détail. La minutie extrême et l’éphémère. Cette vision simple, classique et désuète de la beauté invite le regardeur à se centrer sur l’essence des choses. Il photographie ce qu’il voit et ce qu’il trouve beau. Rien de plus. Il s’intéresse à la clarté des êtres et des objets quand ils sont rendus à leur plus simple expression. La nature, le moi, le rêve, l’étrange, le laid et le beau, l’infini, la modernité : son espace de vie et son espace mental se croisent, et ses photographies sont la transposition de son moi intérieur, de son goût personnel. En nous offrant ainsi à voir son odyssée mentale, que ce soit avec de grands ou de petits formats, l’artiste nous éveille à la vigilance du détail, nous aide à faire prévaloir le sentiment sur la raison, l’imagination sur l’analyse critique.
Dans sa maison, le jaune et le rouge, il les voit noir. Le blanc, il le voit bleu. Comme tout procédé orthochromatique, le collodion humide pousse l’artiste à anticiper et former son regard. La petite boule noire, objet récurrent dans son travail, est rouge « en réalité ». Il lui arrive même de peindre des éléments du décor avant de photographier ses natures mortes. À l’aide de reconstitutions et de mises en scène, il ré-anime ses souvenirs et invoque les allégories. Il cherche loin dans les maux de l’absence et s’expose longuement à la silencieuse solitude. Dans ce sens, il n’aime pas les interactions avec ses pairs, par peur d’imiter ou d’être influencé, car il est attentif à la virginité de son oeil. Garder intacte sa vision des choses, sans déflorer les images à venir. Et alors qu’a cours la banalisation de l’acte photographique, il le sacralise. Il promène sa chambre, grande et lourde. Il prépare longuement sa composition et son émulsion. Les modèles doivent être extrêmement patients. Il recommence parfois des dizaines de fois une prise de vue pour réaliser 60 ou 70 photographies par an, au mieux.
Pour sa photographie « Dirty hands », il a refait la même image pendant plusieurs jours de suite pour que le niveau de transparence de la fine robe blanche, sur les cuisses de la jeune femme aux mains sales, soit parfait. Avec ce radiogramme, il travaille avec acharnement sur l’ombre de la mort qui plane. Rien ne doit être laissé au hasard. La photographie est un processus laborieux et réfléchi.
Et puis, il y a aussi les journées sans lumière, les saisons sans soleil, les hivers trop rigoureux ou les été caniculaires, il devient alors impossible de travailler. La chimie est capricieuse et les mains perdent leur dextérité. Il faut trouver autre chose à faire. Pendant ce temps, il collectionne. Meubles et objets anciens, cartes postales ou photographies d’anonymes, bougeoirs et miroirs religieux, appareils photographiques ou lampes art déco, animaux empaillés (insectes, papillons et libellules)… il aime s’entourer et évoluer dans un univers d’un autre temps. Il aime chiner et côtoyer les brocanteurs. Mais la nostalgie du passé n’est pas vaine, elle prend la forme d’une évasion. Et, avec un cadrage subtilement réinventé, il nous propose un voyage temporel. Son polyptique « Entretemps » - issu d’une série de 17 ambrotypes -poursuit cette réflexion. Le cierge d’une église recouvert d’un drap, évoque son obsession de la conservation et de la relativité. Le drap - figure répétitive et symboliste - est un autre outil au service de son idéal, il préserve de la poussière et des désordres
du monde. Il est l’enveloppe des meubles, des jeunes femmes et des objets. Il opère comme une entretoise, comme une enveloppe rassurante et quotidienne. Le monde contemporain a aussi toute son attention. Alors qu’à travers des gestes, des objets ou des matières, le passé s’invite, le présent s’incarne dans des lieux et des personnages modernes. Ce n’est pas un doux rêveur, plutôt un romantique désenchanté. Lucide, il se veut objectif. Reconnaître la laideur est aussi important que de reconnaitre la beauté, savoir la montrer également.
Aujourd’hui, Éric Antoine commence un nouveau voyage. Il a comme une légère envie de soulever les draps souillés, et que la vie reprenne ses droits. La quête de sens se fait moins forte et il réussit peu à peu à laisser les sujets venir à lui. D’autres thèmes, d’autres espaces. Sortir de chez lui, se promener en France, s’ouvrir à des paysages nouveaux. Un besoin de varier les pratiques pour ne pas s’enfermer dans la beauté de la technique. C’est le signe d’un deuil lent mais possible. Dans peu de temps, il va déménager. Il a trouvé une autre grande et belle maison à la campagne, avec un jardin encore plus grand. Il est heureux car un immense grenier les attend, lui et ses collections.

Laura Cassarino. Maris 2016

Exposition Black mirror, en partenariat avec la Mostra de Givors - Ville de Givors.
L’exposition à reçu le soutien de la Direction Régionale des Affaires CulturellesAuvergne-Rhône-Alpes.

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